Nous avons appris à être autonomes.
À prendre nos décisions seules. À ne pas trop demander. À continuer d’avancer même lorsque quelque chose, en nous, ne suit plus tout à fait.
Cette autonomie a été une conquête. Elle nous a permis de choisir, de travailler, de partir, de recommencer et de construire une vie qui nous appartient.
Mais à force de la célébrer, nous avons peut-être fini par croire qu’une femme forte ne devait avoir besoin de personne.
Et par confondre, parfois, indépendance et isolement.
Nous avons sous-estimé la puissance des liens
Pendant près de quatre-vingts ans, la Harvard Study of Adult Development a suivi des centaines de personnes afin de comprendre ce qui contribuait à une vie longue et heureuse.
Son principal enseignement tient en peu de mots : la qualité de nos relations compte profondément.
Les relations chaleureuses et fiables sont associées à davantage de bien-être, à une meilleure santé et à un vieillissement plus favorable. Dans les données de l’étude, la satisfaction relationnelle à 50 ans prédisait même mieux la santé à 80 ans que le taux de cholestérol mesuré au même âge.
Son directeur, le psychiatre Robert Waldinger, le formule plus brutalement : « La solitude tue. Elle est aussi puissante que le tabagisme ou l’alcoolisme. »
Il ne s’agit pas de condamner la solitude choisie, qui peut être précieuse. Ni de prétendre que vivre seule signifie nécessairement être isolée. Ce qui fragilise, c’est la déconnexion subie : ne pas avoir de relations sur lesquelles compter lorsque la vie devient plus difficile.
Une vaste méta-analyse portant sur plus de 308 000 personnes va dans le même sens : les personnes ayant des relations sociales plus solides présentaient une probabilité de survie supérieure de 50 % à celle des personnes moins bien reliées.
Prendre soin de nos relations ne relève donc pas seulement du confort émotionnel.
C’est aussi prendre soin de notre santé.
Le mythe de la trajectoire solitaire
Le monde professionnel aime pourtant raconter les réussites comme des aventures individuelles.
Une femme aurait progressé grâce à son talent, sa détermination, sa capacité de travail et la justesse de ses décisions.
Tout cela compte. Mais ce récit laisse dans l’ombre les relations qui ont rendu cette progression possible.
Quelqu’un a cru en elle avant qu’elle se sente totalement prête.
Quelqu’un a prononcé son nom dans une pièce où elle n’était pas présente.
Une conversation lui a permis de voir autrement une situation dans laquelle elle se croyait enfermée.
Une rencontre lui a donné accès à une possibilité qu’elle n’aurait pas imaginée seule.
Ces relations ne sont pas seulement bienfaisantes. Elles peuvent avoir un effet très concret sur une trajectoire. Selon le rapport Women in the Workplace 2025, les salariés bénéficiant d’un sponsor ont été promus presque deux fois plus souvent que ceux qui n’en avaient pas. Or les femmes, notamment en début de carrière, accèdent encore moins souvent à ce type de soutien.
La compétence est essentielle.
Mais elle ne circule pas seule dans les lieux où se distribuent la visibilité, les opportunités et l’influence.
Nous avons besoin de forces de portance
Les oiseaux migrateurs offrent une image saisissante de cette réalité.
Lorsqu’ils volent en V, ils ne se contentent pas de rester les uns près des autres. Ils ajustent leur position et le mouvement de leurs ailes pour bénéficier des courants ascendants produits par ceux qui les précèdent.
Chaque oiseau continue à fournir son propre effort.
Mais il ne traverse pas la distance dans les mêmes conditions que s’il volait seul.
Les relations humaines peuvent, elles aussi, devenir des forces de portance.
Certaines nous aident à supporter une traversée difficile. D’autres nous confrontent lorsque nous nous racontons une histoire devenue trop étroite. D’autres encore aperçoivent en nous une possibilité que nous n’avons pas commencé à reconnaître.
Elles ne vivent pas notre transformation à notre place.
Elles créent les conditions qui nous permettent de l’habiter.
Toutes les communautés ne nous font pas grandir
Être entourée ne suffit pas.
Nous pouvons appartenir à de nombreux réseaux et nous sentir profondément seule. Nous pouvons multiplier les contacts sans trouver un seul espace où déposer ce que nous vivons réellement.
Certaines relations nous soutiennent tant que nous ne changeons pas trop.
Certaines nous renvoient continuellement à celle que nous avons été.
Une communauté qui nous fait grandir produit autre chose.
Elle ne nous dicte pas qui devenir. Elle nous offre assez de sécurité pour explorer ce qui cherche à émerger.
Elle ne nous protège pas de toute contradiction. Elle nous confronte sans nous diminuer.
Elle ne nous donne pas nos réponses. Elle nous aide à entendre celles qui existaient déjà en nous, mais que le bruit, la peur ou les attentes des autres rendaient inaudibles.
Devenir soi est une expérience relationnelle
Nous découvrons qui nous sommes dans notre monde intérieur, mais aussi dans le regard de celles et ceux qui nous rencontrent vraiment.
Dans les conversations qui déplacent nos certitudes.
Dans les liens qui nous autorisent à essayer une nouvelle manière de parler, de choisir, de travailler ou d’aimer.
Nous ne devenons pas nous-mêmes par nous-mêmes.
Nous devenons nous-mêmes dans le champ de nos relations.
Cela ne signifie pas remettre notre pouvoir entre les mains d’un groupe. Cela signifie choisir avec discernement les personnes et les espaces auxquels nous permettons de participer à notre devenir.
Car il existe des moments où continuer seule n’est plus une preuve de force.
C’est simplement la répétition d’une ancienne manière de nous protéger.
Et si la prochaine étape n’était pas d’en faire davantage seule, mais de trouver le champ relationnel dans lequel ce qui veut naître en nous pourra enfin prendre sa place ?
C’est dans cette conviction que j’ouvre le prochain Cercle Woman On Mission, le 3 octobre : Au seuil de celle que je deviens.
Un espace pour ralentir, entendre ce qui change en soi et rencontrer d’autres femmes qui, elles aussi, ne sont plus tout à fait celles qu’elles étaient, sans savoir encore pleinement qui elles deviennent.
Sources :
Liz Mineo, « Good genes are nice, but joy is better », présentation de la Harvard Study of Adult Development, Harvard Gazette, 11 avril 2017.
Julianne Holt-Lunstad, Timothy B. Smith et J. Bradley Layton, « Social Relationships and Mortality Risk: A Meta-analytic Review », PLOS Medicine, 27 juillet 2010.
McKinsey & Company et LeanIn.Org, Women in the Workplace 2025, 9 décembre 2025.
Steven J. Portugal et al., « Upwash exploitation and downwash avoidance by flap phasing in ibis formation flight », Nature, 16 janvier 2014.