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La liberté qu'on a jamais vraiment apprise aux femmes

13 August 2026

On a longtemps raconté la liberté des femmes à travers ce dont elles parvenaient à s'affranchir. Être libre, c'était pouvoir étudier, travailler, gagner son argent, choisir son compagnon, partir, divorcer, décider pour son corps, vivre sans avoir à demander la permission.

Ces libertés ont été conquises, parfois chèrement, et beaucoup restent fragiles ou inégalement accessibles. Mais il existe une autre dimension de la liberté, plus difficile à inscrire dans une loi et beaucoup moins visible de l'extérieur.

Être une femme libre, c'est peut-être, avant tout, apprendre à vivre à partir de soi.

Non pas contre les autres. Non pas sans les autres. À partir de soi.

La nuance est immense.

Vivre à partir de soi

Nous pouvons avoir construit une vie qui nous ressemble en apparence et découvrir, un jour, combien de décisions ont été prises depuis un autre endroit que nous-mêmes.

Nous avons choisi pour ne pas décevoir. Persisté pour ne pas inquiéter. Accepté pour préserver un lien. Renoncé parce que cela semblait plus raisonnable. Nous nous sommes parfois rendues faciles à aimer, faciles à comprendre, faciles à garder auprès de soi.

Rien de tout cela ne signifie nécessairement que nous avons été faibles ou soumises. Une grande partie de notre identité se construit dans la relation. Nous apprenons qui nous sommes à travers le regard, l'amour, la reconnaissance, les attentes et parfois les blessures de ceux qui nous entourent. Nous ne devenons pas nous-mêmes par nous-mêmes.

C'est précisément pour cela que la liberté intérieure est si exigeante.

Elle ne consiste pas à faire disparaître l'influence des autres, mais à reconnaître l'endroit où cette influence cesse d'enrichir notre vie et commence à la gouverner.

Vivre à partir de soi, c'est pouvoir entendre un avis sans automatiquement en faire une vérité. C'est aimer quelqu'un sans lui confier la définition de notre valeur. C'est pouvoir décevoir sans conclure que nous avons mal agi, supporter un désaccord sans remettre immédiatement notre choix en question, recevoir une attente sans nous sentir obligées d'y répondre.

C'est peu spectaculaire. Et pourtant, beaucoup de libertés se jouent exactement là.

L'indépendance n'est pas l'autarcie

Nous avons parfois confondu l'émancipation avec une forme d'autosuffisance : ne dépendre de personne, ne rien demander, tout assumer, être capable de partir à tout moment, n'avoir besoin ni d'aide, ni d'approbation, ni de soutien.

Je ne crois pas que ce soit cela, être libre.

Une femme libre peut avoir besoin des autres. Elle peut aimer profondément, s'attacher, demander conseil, chercher du soutien, construire à deux, dépendre matériellement ou émotionnellement de certaines relations à certains moments de sa vie. Elle peut modifier un choix par amour, faire un compromis ou renoncer volontairement à quelque chose qui comptait pour elle.

La question n'est pas de savoir si l'autre compte.

La question est de savoir si, parce que l'autre compte, nous cessons de compter nous-mêmes.

C'est là que se trouve la juste distance.

Il existe une manière de préserver son indépendance en ne laissant plus personne véritablement nous atteindre. Comme il existe une manière de préserver le lien en s'abandonnant progressivement soi-même. Entre les deux se trouve un territoire beaucoup plus subtil : celui où je peux être profondément reliée à toi sans me quitter pour rester avec toi.

Cette liberté-là n'a rien d'une rupture. Elle demande au contraire une qualité de relation plus grande, parce qu'elle permet de rencontrer l'autre depuis un « je » qui existe, plutôt que depuis la peur de perdre son amour, son approbation ou son appartenance.

Le prix discret de l'appartenance

Car nous ne renonçons pas toujours à nous-mêmes parce que quelqu'un nous l'impose.

Nous le faisons parfois parce qu'appartenir est précieux.

Nous voulons rester aimées, reconnues, intégrées à notre famille, notre couple, notre milieu professionnel, notre groupe social. Nous savons intuitivement quels comportements maintiennent notre place et lesquels risquent de la troubler. Alors nous ajustons. Un peu.

Nous parlons moins fort. Nous repoussons une décision. Nous minimisons une ambition. Nous devenons celle sur qui tout le monde peut compter. Nous taisons ce qui dérange. Nous continuons une vie qui fonctionne alors même qu'une partie de nous ne s'y reconnaît plus tout à fait.

Pris séparément, chacun de ces ajustements paraît insignifiant. Accumulés pendant des années, ils peuvent créer une distance considérable entre la vie que nous menons et la femme que nous sommes profondément.

C'est souvent là qu'apparaît cette sensation étrange que connaissent certaines femmes à un moment de leur parcours : objectivement, rien ne va vraiment mal, et pourtant quelque chose ne va plus.

Elles ne veulent pas nécessairement tout quitter.

Elles veulent pouvoir revenir dans leur propre vie.

La liberté commence parfois par supporter ce que notre liberté provoque

Il est relativement facile de se sentir libre lorsque nos choix conviennent à tout le monde.

La liberté devient beaucoup plus concrète lorsqu'un choix juste pour nous déçoit quelqu'un que nous aimons, contrarie une attente familiale, dérange un équilibre professionnel ou modifie la manière dont les autres avaient appris à compter sur nous.

C'est ici que « vivre à partir de soi » cesse d'être une jolie formule.

Parce qu'il faut parfois supporter de ne plus être exactement celle que les autres attendaient.

Cela ne signifie pas devenir indifférente aux conséquences de nos décisions. Une liberté qui ne se préoccuperait jamais de ce qu'elle fait aux autres ne serait pas nécessairement une liberté mature. Elle pourrait n'être qu'une autre forme de centration sur soi.

La question plus difficile est de parvenir à tenir les deux : ce qui est juste pour moi et la réalité de l'autre.

Écouter sans s'effacer. Aimer sans se soumettre. Faire des compromis sans se compromettre. Prendre soin sans se sacrifier systématiquement. Pouvoir dire « je te comprends » sans que cette phrase signifie toujours « alors je vais renoncer à moi ».

C'est cet équilibre qui m'intéresse.

Être libre, ce n'est pas n'avoir besoin de personne. C'est ne plus avoir besoin de se quitter soi-même pour appartenir.

Peut-être est-ce cela que nous avons encore à apprendre après tant de combats pour l'émancipation.

Nous avons appris aux femmes qu'elles pouvaient faire beaucoup de choses seules. Il nous reste parfois à réconcilier cette puissance avec notre besoin profondément humain d'être en relation.

Nous n'avons pas à choisir entre nous-mêmes et les autres comme s'il fallait nécessairement sacrifier l'un des deux.

Le véritable déplacement consiste peut-être à construire un « soi » suffisamment solide pour entrer en relation sans disparaître, et suffisamment ouvert pour être transformé par la rencontre sans se perdre.

Car vivre à partir de soi ne signifie pas que toutes nos réponses se trouvent déjà à l'intérieur de nous. Les autres nous révèlent, nous confrontent, nous déplacent. Certaines rencontres font émerger des parts de nous qui n'auraient probablement jamais existé seules. Nous devenons aussi grâce à ce que nous aimons, à ce que nous recevons et à ceux qui nous obligent parfois à reconsidérer ce que nous pensions savoir de nous-mêmes.

La liberté n'est donc pas une forteresse intérieure. Elle ressemble davantage à un point d'ancrage.

Un endroit en soi depuis lequel nous pouvons aller vers les autres, aimer, nous engager, nous laisser toucher, changer d'avis, demander de l'aide, prendre des risques et parfois même dépendre, sans perdre entièrement le contact avec ce que nous savons, ce que nous ressentons et ce que nous voulons.

Une femme libre n'est peut-être pas celle qui n'appartient à personne.

C'est celle qui peut appartenir, aimer, contribuer, construire et s'engager profondément, sans cesser de s'appartenir aussi à elle-même.

Souha Karouche

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