Il arrive un moment étrange dans certaines trajectoires. Rien ne s'est effondré. La carrière est là, les responsabilités aussi. Une vie s'est construite, avec des choix assumés, des réussites et beaucoup de travail. Et pourtant, intérieurement, quelque chose ne va plus tout à fait comme avant.
On supporte moins certaines choses que l'on acceptait jusque-là. Ce qui nous satisfaisait ne produit plus le même effet. Une fatigue inhabituelle, une irritation plus fréquente ou un sentiment d'étroitesse s'installent sans que l'on sache très bien à quoi les attribuer. Puis vient parfois l'urgence de changer quelque chose : son poste, son entreprise, son métier, son rythme, parfois sa vie tout entière.
Le changement extérieur apparaît alors comme la réponse évidente à un malaise dont on ne comprend pas encore complètement la nature. Et parfois, c'est exactement la bonne réponse. Mais pas toujours. C'est précisément cette nuance qui m'intéresse.
Nous cherchons le problème là où nous ressentons l'inconfort
Lorsque nous ne supportons plus notre travail, nous en déduisons naturellement que le problème vient de notre travail. Lorsque nous n'avons plus envie de ce que nous avons pourtant longtemps désiré, nous pensons qu'il nous faut peut-être un nouvel objectif. Et quand rien d'évident n'apparaît à l'extérieur, nous retournons parfois le diagnostic contre nous-mêmes : manque de motivation, de courage, de confiance ou de clarté. Il faudrait alors retrouver l'élan, prendre une décision, travailler sur soi ou devenir cette fameuse « meilleure version de soi ».
Je me méfie de plus en plus de cette lecture automatique, parce qu'elle nous pousse à chercher immédiatement ce qui ne va plus, là où une autre question serait parfois plus féconde : qu'est-ce qui ne suffit plus ?
La différence me semble importante. Ce qui ne va plus appelle généralement une réparation ; ce qui ne suffit plus peut appeler une évolution. Or nous confondons souvent les deux et risquons ainsi de considérer comme défaillant quelque chose qui a simplement accompli une partie de sa fonction dans notre vie.
C'est pourquoi je reviens souvent à cette idée : ce qui a été juste peut cesser de suffire sans devenir faux.
Une manière de vivre, de travailler, de décider ou de prendre sa place peut nous avoir menée très loin. Elle peut avoir été profondément cohérente avec celle que nous étions, avec nos aspirations et avec ce que nous voulions construire. Puis, à un moment donné, elle peut ne plus suffire, non parce que nous avons échoué ou que nous nous sommes trompées, mais simplement parce que nous avons, nous aussi, bougé.
Nos trajectoires professionnelles sont aussi des trajectoires identitaires
Nous pensons beaucoup nos carrières en termes de postes, de responsabilités, de compétences, de progression ou de rémunération. Nous parlons beaucoup moins de ce que ces trajectoires construisent en nous et de la manière dont elles façonnent progressivement notre identité professionnelle.
Car une trajectoire ne construit pas seulement un CV. Elle installe aussi une certaine manière de nous définir, de décider, d'exercer notre autorité, d'entrer en relation avec les autres, de mesurer notre valeur et d'occuper notre place.
Les travaux d'Herminia Ibarra sur les transitions professionnelles éclairent particulièrement cette dimension. Ses recherches sur les "provisional selves", prolongées par ses travaux récents sur les transitions de carrière et l'identité professionnelle, montrent notamment que les changements professionnels engagent aussi des dynamiques identitaires : différentes manières possibles de se définir, de se projeter et d'habiter un rôle peuvent coexister et évoluer au cours d'une trajectoire.
Cette perspective me paraît particulièrement intéressante parce qu'elle permet de comprendre quelque chose que nous avons tendance à oublier : nous pouvons commencer à bouger intérieurement bien avant de savoir quelle forme extérieure donner à ce mouvement.
C'est peut-être précisément dans cet intervalle que naît une partie de la confusion. Nous voulons déjà savoir ce qu'il faut faire, où aller, quelle décision prendre, alors que nous n'avons pas encore compris ce qui, dans notre manière actuelle de vivre, de travailler ou de choisir, est devenu insuffisant.
Le « plus » arrive souvent avant les mots
Nous ressentons souvent le désir avant de savoir le nommer. Nous voulons « plus », sans savoir immédiatement ce que ce mot recouvre. S'agit-il de davantage de liberté, d'influence, de sens, d'espace, de création ? D'une autre manière d'exercer notre autorité, de travailler, de choisir, d'être en relation avec les autres ?
Nous ne le savons pas toujours et ce flou est profondément inconfortable, notamment parce que nous vivons dans une culture qui valorise la clarté, la décision et le passage à l'action. Ressentir fortement quelque chose sans savoir encore quoi en faire ressemble presque à un problème qu'il faudrait résoudre rapidement.
Je pense au contraire que nous gagnerions parfois à ne pas refermer trop vite cet inconfort, parce que « je veux autre chose » ne signifie pas nécessairement « je veux une autre vie ».
La première phrase exprime un mouvement ; la seconde en fait déjà une destination. Entre les deux existe un espace de discernement que notre urgence de changer peut facilement court-circuiter.
C'est là que je situe l'une des questions qui m'intéressent le plus aujourd'hui : avons-nous réellement besoin de changer de vie, ou ressentons-nous d'abord que nous ne pouvons plus continuer à la vivre exactement de la même manière ?
Ce ne sont pas deux questions équivalentes et elles ne conduisent pas nécessairement aux mêmes décisions.
Tout n'est pas un problème de Leadership Intérieur
Cette nuance est essentielle, car je ne crois pas que chaque envie de partir cache une transformation intérieure à accomplir. Il existe des environnements réellement toxiques, des relations qui abîment, des situations de harcèlement, des conditions de travail intenables. Il existe le burn-out, qui exige d'être pris au sérieux et accompagné comme tel. Il existe aussi, plus simplement, des postes, des métiers ou des environnements qui ne nous correspondent plus.
Parfois, le problème est bien le problème.
Et je me méfie tout autant d'une certaine tendance du développement personnel à intérioriser systématiquement les difficultés, en cherchant la croyance à transformer, le schéma à dépasser ou la posture à modifier alors que la situation extérieure exige simplement d'être regardée pour ce qu'elle est. À force de tout psychologiser, nous pouvons finir par faire porter aux individus la responsabilité de contextes qu'ils ne devraient précisément pas avoir à apprendre à supporter.
Le Leadership Intérieur n'est donc pas une explication universelle du malaise professionnel ou personnel. Il ouvre une autre hypothèse lorsque les explications habituelles ne suffisent pas : et si ce qui était en train de changer n'était pas seulement ce que nous voulons faire, mais la place depuis laquelle nous voulons désormais le faire ?
L'urgence est une information, pas encore un diagnostic
Nous avons tendance à traiter très rapidement le besoin de changement comme une consigne d'action. Dès que quelque chose devient difficile à supporter, nous cherchons la décision qui permettra d'en sortir : changer, partir, choisir, se reconvertir, recommencer ailleurs.
Or ressentir fortement que l'on ne peut plus continuer exactement de la même manière ne nous dit pas encore ce qui doit changer, ni où ce changement doit avoir lieu.
C'est probablement là que je prends le plus clairement position : je ne pense pas que toute urgence de changement doive immédiatement devenir un projet de changement.
Un changement extérieur décidé trop vite peut déplacer le décor sans répondre à ce qui cherchait réellement à bouger. À l'inverse, rester coûte que coûte au nom d'un travail intérieur peut nous maintenir dans une situation qu'il fallait justement quitter. La question n'est donc pas de privilégier le changement intérieur contre le changement extérieur, mais de résister suffisamment à l'urgence de conclure pour discerner la nature du changement dont nous avons réellement besoin.
Peut-être est-ce cela, arriver au bout d'une version de soi : non pas découvrir que celle que nous avons été était fausse, ni renier ce qu'elle nous a permis de construire, encore moins devoir devenir quelqu'un d'autre du jour au lendemain. C'est reconnaître qu'une manière de nous tenir dans notre vie, qui a longtemps eu du sens et nous a parfois permis d'accomplir beaucoup, ne peut peut-être plus être la seule à décider de la suite.
Avant de demander immédiatement « qu'est-ce que je dois changer ? », une autre question mérite alors d'exister : « qu'est-ce que je ne peux plus continuer à vivre de la même manière ? »
La réponse ne nous dira peut-être pas encore où aller. Mais elle peut nous éviter de partir trop vite dans la mauvaise direction.
C'est précisément là que commence mon travail en Leadership Intérieur™
J'accompagne des femmes qui ont souvent beaucoup construit, avancé et accompli, mais qui arrivent à un moment de leur trajectoire où leurs réponses habituelles ne suffisent plus. Certaines savent très clairement qu'elles veulent que quelque chose change ; beaucoup savent beaucoup moins précisément ce que ce changement doit être.
Mon travail n'est pas de leur dire s'il faut partir ou rester, changer de métier, créer leur entreprise ou continuer sur la voie qu'elles ont choisie. Il consiste d'abord à créer les conditions pour qu'elles puissent comprendre plus finement ce qui se joue, distinguer ce qui relève réellement de leur environnement de ce qui est en train d'évoluer en elles, et retrouver suffisamment de clarté et d'autorité intérieure pour que la suite ne soit pas simplement une réaction à l'inconfort.
C'est ce que j'appelle Leadership Intérieur™ : non pas une nouvelle injonction à travailler sur soi, mais un travail sur l'endroit depuis lequel nous choisissons, décidons et prenons notre place lorsque nos anciennes réponses ne suffisent plus.